Au cœur d'Houtain-le-Val, un petit village de Genappe, un château raconte bien plus que neuf siècles d'histoire. Il raconte un héritage fait de pierres, de souvenirs et de liens tissés avec tout un village.
Il y a des châteaux qui aiment se faire désirer. On les aperçoit au bout d’une longue allée bordée d’arbres centenaires, dissimulés derrière de hautes grilles ou nichés au cœur d’un immense parc. Ils se découvrent lentement, presque timidement. Le Château d’Houtain-le-Val a choisi une autre histoire. Ici, nul besoin de le chercher.
En traversant le village, il est là, presque au détour d’un regard. Depuis des siècles, ses tours bordent la route principale, comme si elles saluaient chaque habitant, chaque promeneur, chaque enfant rentrant de l’école. On ne vient pas jusqu’au château. On passe devant lui sans même y penser, comme on croise un voisin que l’on connaît depuis toujours. C’est sans doute cela qui le rend si particulier.
À Houtain-le-Val, le château n’est pas un monument posé dans un village. Il est un morceau du village.
Au féminin, depuis des siècles
Chaque château possède son arbre généalogique. Une succession de noms, de titres, de mariages, de batailles. En parcourant celui d’Houtain-le-Val, un détail attire pourtant rapidement mon attention. L’Histoire, ici, s’écrit souvent au féminin.
Au XIVᵉ siècle déjà, le château est lié à une figure féminine : Jean III, duc de Brabant, l’offre à sa fille batarde. Comme un discret clin d’œil de l’Histoire, la transmission du domaine s’écrira ensuite, des siècles durant, au féminin.
Depuis plus de trois cents ans, le château est resté dans la même famille. Et au fil des générations, ce sont les femmes qui en sont devenues les véritables passeuses.
On parle souvent des hommes qui bâtissent les châteaux. On oublie celles qui les maintiennent debout et qui, au fil des générations, ont bâti des liens entre le château et les habitants : les femmes… « Car transmettre un tel patrimoine n’a rien d’un conte de fées. C’est un engagement envers ceux qui nous ont précédés… et surtout envers ceux qui viendront après », nous dit la chatelaine actuelle.
Mais les propriétaires sont-ils les seuls à être le gardien ce château ? Il suffit parfois d’une anecdote pour comprendre un lieu. À Houtain-le-Val, elles s’enchaînent. Et toutes racontent la même chose. Le château n’a jamais vécu derrière ses murs.
Le château de mon village !
Pendant longtemps, sous l’impulsion de la chatelaine de l’époque, les terres du domaine nourrissaient bien davantage que la famille qui y résidait. Les champs produisaient notamment des pommes de terre destinées aux habitants du village. Les gens y travaillaient. Ils franchissaient quotidiennement les grilles. Le château faisait partie de leur vie bien avant de devenir un patrimoine.
Cette proximité semble presque naturelle. Comme si chacun avait toujours trouvé sa place. Le village faisait vivre le château. Le château protégeait le village. Et les histoires des habitants s’entremêlent. Certaines traversent d’ailleurs les siècles, même lorsqu’elles semblent n’avoir duré qu’un instant.
Septembre 1944. Les troupes allemandes battent en retraite. Avant de quitter Houtain-le-Val, elles incendient le château. Un char heurte le portique en quittant les lieux, laissant une blessure encore visible aujourd’hui. Les flammes gagnent rapidement les bâtiments. Le feu n’épargne ni les pierres, ni les souvenirs. À cet instant, personne ne sait encore ce qu’il restera du château.
Et pourtant… Très vite, les habitants du village arrivent. Les uns après les autres. Ils forment une chaîne, passent les seaux de main en main, combattent les flammes avec les moyens du bord. Les heures passent. Le feu recule. Le château est sauvé.
En écoutant cette histoire, je ne peux m’empêcher de frissonner… Parce qu’au fond, ce n’est pas un château que les villageois ont sauvé ce jour-là. Ils ont sauvé un voisin. Une partie de leur paysage. Le décor de leurs souvenirs. Et cette cicatrice laissée sur le portail par le char allemand prend soudain une tout autre signification. Elle est devenue le symbole d’une solidarité de voisinage qui, elle, n’a jamais disparu.
Et l’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais Houtain-le-Val n’est décidément pas un village comme les autres. Lorsque la Belgique célèbre sa Libération quelques temps après, le village, lui, reste un peu à l’écart de cette grande fête, les cortèges ne traversant pas le village. La châtelaine d’alors, refusant que son village soit oublié, prend ainsi une décision inattendue. S’il n’y a pas eu de cortège… qu’à cela ne tienne. Elle en créera un. Avec les habitants. On improvise des costumes. On défile. Le village s’offre enfin la fête qu’il n’avait jamais eue. J’imagine les enfants courant derrière le cortège, les fenêtres grandes ouvertes, les éclats de voix, les sourires retrouvés après des années si sombres. Encore une fois, le château n’est pas le décor. Il est l’un des acteurs. Il rassemble. Il permet à une mémoire commune de naître. Et cette mémoire continue de vivre bien après ceux qui l’ont créée. Rendez-vous dans le « petit musée des souvenirs » du château pour voir les photos…
Un patrimoine vivant
Au fil de la visite, une évidence s’impose. Le Château d’Houtain-le-Val ne cherche pas à figer son histoire. Il continue à l’écrire. Les restaurations avancent pas à pas. Certaines toitures ont retrouvé leur éclat. D’autres parties attendent encore leur renaissance. Préserver un château, c’est accepter de ne jamais avoir terminé.
Mais pour qu’un patrimoine demeure vivant, il ne suffit pas de restaurer des murs. Il faut aussi les habiter. Les ouvrir. Les faire résonner de nouvelles voix. Aujourd’hui encore, les fêtes villageoises trouvent naturellement leur place dans le parc ou aux abords du domaine. Les habitants ne parlent pas du château comme d’un site touristique. Ils parlent de « leur » château ou « le château de mon village ». Celui devant lequel on passe chaque matin. Celui que l’on regarde évoluer, pierre après pierre, au fil des restaurations.
Et puis vient chaque automne la Nuit des Châteaux. Pendant quelques heures, les portes s’ouvrent un peu plus largement. Les visiteurs franchissent le portail. Les habitants redécouvrent un lieu qu’ils croyaient connaître. Les plus anciens racontent leurs souvenirs. Le château retrouve alors ce qu’il a toujours été, un lieu de transmission.
C’est aussi dans cet esprit que trois salles accueillent aujourd’hui séminaires, conférences, réceptions familiales ou expositions. Chaque événement ajoute discrètement une nouvelle page à une histoire commencée il y a près de neuf siècles.
Plus qu’un héritage
En quittant Houtain-le-Val, je repense à toutes ces histoires. À ces femmes qui, génération après génération, ont choisi de transmettre plutôt que de posséder. À ces villageois qui ont un jour sauvé le château des flammes. À ce cortège de la Libération imaginé pour ne laisser personne au bord de l’Histoire. À ces fêtes qui continuent encore aujourd’hui d’animer les lieux.
Finalement, le plus précieux héritage de ce château n’est peut-être ni une orangerie, ni une façade, ni une salle de réception. Il réside dans ce lien, presque instinctif entre voisins, entre une famille et un village. Un lien qui traverse les siècles sans jamais se rompre. Et c’est peut-être cela, la plus belle définition du patrimoine !
Infos pratiques
Le Château d'Houtain-le-Val
Rue de Nivelles 4 à 1476 Genappe
E-mail : info@chateaudehoutainleval.be
Téléphone : +32 475 89 95 44
Site internet : chateaudehoutainleval.be
